Don du sang

Les gays, des sous-citoyens ?

Par Erwann le Hô

Il voulait juste “sauver des vies”.

Mathieu est un jeune étudiant de 22 ans. Son père donne son sang régulièrement depuis une quinzaine d’années. ça y est, c’est décidé, il veut faire comme lui. Mathieu a un peu peur des piqûres, mais tant pis.

Il a entendu dire qu’on manquait de donneurs. Il se sent prêt à dépasser ses peurs et à faire ce geste citoyen. Au centre où il se rend, on l’accueille avec le sourire. Un médecin le reçoit en entretien, lui pose quelques questions banales sur ses voyages, sa santé. On lui demande s’il a des relations sexuelles. Mathieu explique, tout fier, qu’il est depuis un an et demi avec la même personne. Ils ont même emménagé ensemble en janvier dernier. Le médecin perd son sourire. “Désolé, on n’ira pas plus loin”. Il l’invite à sortir.

Et surtout à ne pas se représenter. Mathieu a les larmes aux yeux. Son amour s’appelle Yves. Et ça change tout.         

Nombreux sont les homos à qui cette violente mésaventure est arrivée. Parce que, oui, beaucoup d’entre vous l’ignoraient sans doute, mais les homosexuels masculins n’ont pas le droit de donner leur sang en France.

Interdiction ? Non. “Simple contre-indication” comme l’indique Jacques Hardy, le président de l’Etablissement Français du Sang (EFS), organisme public chargé d’organiser la collecte, lors d’un débat sur RTL le 3 février dernier.

D’où nous vient cette mesure ? D’une circulaire de la Direction Générale de la Santé pendant les “années sida”. Juin 1983 : on note l’apparition et le développement d’une maladie qui a l’air de toucher principalement les “personnes homosexuelles”, les “utilisateurs de drogue injectable par voie intraveineuse” et les personnes “originaires d’Haïti ou d’Afrique équatoriale”.

Principe dprécaution : la circulaire préconise de rayer ces “populations à risques” de la liste des donneurs autorisés. Et c’est toujours la même circulaire qui est en vigueur en 2009.

 

Une circulaire de 1983 qui n’a jamais été actualisée.

Pourtant, les choses ont énormément évolué depuis. On s’est aperçu que les homos pouvaient ne pas avoir de pratiques à risques.

On s’est aperçu que les hétéros pouvaient en avoir. En fait, pour faire simple, on a réalisé que ce n’est pas le sexe de la personne avec qui l’on couche qui est un problème, mais plutôt l’usage ou l’absence d’usage du préservatif. Le critère de population à risque n’est plus un critère pertinent. “Le vrai problème, ce n’est pas d’interdire à tout va, nous explique Jean-Luc Romero, président de l’association Elus locaux contre le sida, c’est maintenant de cibler les conduites à risques”.

           

En 2006, les associations engagées pour la fin de cette interdiction croient voir le bout du tunnel. “Cette contre-indication ne me semblait pas satisfaisante car elle stigmatisait de facto une population et non des pratiques. Elle va donc disparaître » déclare Xavier Bertrand, alors ministre UMP de la santé. Annonce restée sans suite. L’espoir renaît en novembre 2007 avec la chouchoute des gays, Roselyne Bachelot, nouveau ministre de la santé de Nicolas Sarkozy, fraîchement élu à la présidence de la République. Elle indique son « souhait de voir la population homosexuelle accéder au don du sang ». Revirement en janvier dernier : lors d’une conférence de presse, la ministre confirme maintenir l’exclusion, arguments sanitaires à la clé. “D'abord, rapporte-t-elle, il y a une période muette de plusieurs jours (la fenêtre de séroconversion, N.D.L.R.), entre le moment où la personne a été en contact avec le virus et le moment où le virus circule dans le sang et devient donc détectable. Ce qui pose un vrai problème.”

La ministre s’appuie aussi sur les taux de prévalence de maladie : environ 15 % des gays sont contaminés, seulement 0,2 % des hétérosexuels. “Les situations épidémiques ne sont pas les mêmes. Il y a un risque et ce risque est trop élevé”  ajoute-t-elle.

 

Le vieil amalgame “pédé = sida”  toujours vivant !

“Bien sûr, ces chiffres sont là, et nous ne les contestons pas, explique Jonathan Denis, président de l’association Jeunes contre le sida et très actif sur le sujet, maintenant il faut aussi savoir que, depuis 1997, les nouvelles contaminations sont largement hétérosexuelles.” Mais le jeune homme met surtout en doute les arguments sanitaires de Roselyne Bachelot.

Après le prélèvement, les poches de sang sont de toute façon analysées et traitées. Si le sang est étudié, où est le risque, dites-moi ? En revanche, je suis d’accord sur la fenêtre de séroconversion. Mais cette fenêtre est la même chez les hétéros et chez les homos.

Pourquoi toujours croire un hétéro quand il vous dit qu’il n’a pas eu de relations à risques dans les dix derniers jours et ne pas vouloir croire un homo ? C’est de la suspicion et ça pousse au mensonge.”

Alors sur quels arguments solides reposerait cette interdiction ? “Je pense qu’ils ont été traumatisés à juste titre par le drame du sang contaminé, estime Jean-Luc Romero et ils se donnent l’illusion de se protéger en verrouillant. Mais ils ne verrouillent pas de la bonne façon.” Sourire en coin, Jonathan Denis, lui, ne cherche pas longtemps. “Je crois que le vieil amalgame pédé = sida n’est malheureusement pas très loin. Les homos sont considérés comme un groupe à part. Un tel schéma en 2009, c’est inquiétant.”

 

Les gays italiens  et portugais  donnent leur sang.

iscrimination ? Saisie en 2006, la HALDE (Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité) ne juge pas la “contre-indication” discriminante, au motif que le don du sang n’est pas un droit, mais un “devoir d’aide et d’assistance.”

Jean-Luc Romero persiste et signe. “La façon dont c’est pratiqué est très violente et évidemment très discriminante, s’exclame l’élu, un homme se déclarant gay est exclu à vie de la liste des donneurs. Un hétéro qui déclare des pratiques à risques est exclu juste temporairement.”

L’ancien directeur de la communication de l’EFS a même évoqué il y a quelques années l’existence d’un “fichier” des homos qui se sont présentés pour donner leur sang. Il faut savoir également qu’il y a d’autres “populations” qui ont un taux de prévalence plus important que les gays. Mais les rayer de la liste des donneurs déclencherait un scandale.

Et les lesbiennes ? L’interdiction ne touche officiellement que les homosexuels masculins, elles ne sont a priori pas concernées. Mais l’association SOS Homophobie, très mobilisée depuis sur ce combat, a recueilli de nombreux témoignages de lesbiennes qui se sont fait refouler. Une interdiction difficile à justifier. D’autres pays européens, comme l’Italie ou le Portugal ont fait le choix d’ouvrir le don du sang aux gays.

 

En France, le manque de sang se fait de plus en plus sentir. L’EFS a d’ailleurs lancé en janvier une grande campagne de communication « Donnez maintenant, c’est urgent ». Le gouvernement a fait du don du sang et de plaquettes la “grande cause nationale 2009” pour espérer aider à récolter ces éléments nécessaires chaque année à 1 million de malades. “C’est sûr, les besoins sont là, constate Jean-Luc Romero, chaque année ils augmentent de 3 %. Et on est passé de 13 jours de réserve à 10 jours à peine.”

 

Et si on se donnait les moyens de compter sur le sens citoyen de tous les “Mathieu” de France ?

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