Droits des transsexuels

Au nom du droit de vivre !

Par Erwann Le Hô

Andréa Colliaux est une grande et belle femme, très élégante. On lui a parfois dit qu’elle avait un faux air d’Isabelle Adjani. Elle parle avec passion de son métier d’hôtesse de l’air qu’elle exerce depuis de nombreuses années. Andréa est une belle-maman comblée : elle élève les enfants de son compagnon, même si elle le regrette, “avec mon métier, c’est difficile en matière d’organisation. Mon conjoint étant chef d’entreprise, il arrive heureusement à arranger son emploi du temps pour eux”. La famille vit dans une grande maison, en banlieue parisienne.

Comme toutes les filles, Andréa a ses icônes qui la font rêver : Sharon Stone, parce qu’elle “vieillit bien”, la chanteuse Cher, ou encore le personnage de Carrie Bradshaw dans “Sex and the city”.

Bref, Andréa est aujourd’hui une femme heureuse et épanouie. Comme beaucoup de femmes.

Le seul détail qui la particularise, c’est sa naissance. Il y a 43 ans, Andréa est née homme. On lui donna alors le nom de Bruno.

Se sentir femme et grandir dans un corps d’homme. Se sentir homme et grandir dans un corps de femme.

C’est souvent par ces quelques mots que les personnes transsexuelles ou “transgenres” expliquent leur situation, leur mal-être et ce qui motive leur démarche de changement de sexe.

“Je n’ai jamais été un garçon, ça, je l’ai toujours su” ajoute Andréa.

Stewart de formation, Andréa, alors encore génétiquement homme, entame sa phase de transition dans les années 90. Elle prend alors des hormones qui vont atténuer ses caractéristiques masculines (voix grave, musculature, pilosité, visibilité de la pomme d’Adam) tout en développant ses caractéristiques féminines (poitrine, rondeurs…). C’est en 2001 qu’Andréa achève sa transition par une opération. “Je me suis fait opérer à Brighton, en Grande Bretagne, explique-t-elle, par le Professeur Royle, qui était le seul à l’époque en Europe à pratiquer une méthode qui donnait une profondeur suffisante au néo-vagin afin d’avoir des rapports sexuels satisfaisants.”

La transition est une période très difficile à vivre. Les opérations ne peuvent pas avoir lieu en France, sont très chères et ne sont pas prises en charge. Commencent ensuite les démarches pour le changement d’état civil. “Il faut savoir que pour les “male to female” (homme devenant femme), l’opération de réassignation sexuelle est obligatoire en France, sinon le changement d’identité n’est pas autorisé.”

 

“Je ne suis pas une transsexuelle, je suis une femme !”

Andréa Colliaux sort de l’anonymat en 2001. Elle publie un livre, “Carnet de bord d’un steward devenu hôtesse de l’air” aux Editions Michel Lafon. Véritable succès de librairie, le livre est aujourd’hui épuisé.

Un appel, un vrai cri du cœur qu’Andréa a choisi de poursuivre en tenant un blog, http://andreacolliaux.canalblog.com/ 

“Ma transition a été un véritable calvaire, poursuit Andréa, et je me devais de dénoncer certaines pratiques qui ont cours dans le milieu hospitalier français au regard des personnes transgenres.” Et depuis, le tableau ne s’est pas amélioré. Certains transsexuels sont obligés de se prostituer pour espérer se payer une opération digne de ce nom. Le changement d’état civil est un parcours du combattant. Les discriminations et brimades sont monnaie courante : Andréa ne compte même plus les lettres d’insultes et les menaces de mort. Psychologues et psychanalystes continuent de considérer les transsexuels comme « atteints de pathologie ». A l’automne dernier, l’agression violente de Shyne, une jeune transsexuelle, par un groupe de jeunes garçons à Paris, ravive le débat.

Et la solidarité ? La communauté LGBT (Lesbienne Gay Bi et Trans) est-elle vraiment soudée face aux discriminations ? Les choses ne sont pas si simples. Un ami, de sexe masculin, mais qui quotidiennement est, vit, s’habille “femme” et qui pense un jour à entamer une transition, me confiait récemment qu’il -ou elle plutôt- n’avait rien à voir avec les homos. Après tout, elle est femme, elle aime les hommes, elle est donc hétérosexuelle. CQFD.

 

Transphobes, les homos ?

On n’est plus sur une question d’orientation sexuelle, mais d’identité sexuelle ou d’identité de genre. Il y aurait même incompréhension entre les gays et les trans. Andréa ose même parler de scission entre la communauté homo et la communauté trans. “Pour beaucoup de gays, les trans desservent la cause, donnent une mauvaise image…” Le décalage viendrait aussi de la nature des revendications. « Les gays veulent le droit au mariage, à l’adoption. Ce que veulent les personnes transgenres, c’est le droit d’exister.”

Les mentalités ont su évoluer sur la question de l’homosexualité. Mais le regard sur la transsexualité est malheureusement encore nourri de méfiance et d’incompréhension.

Les psys français sont encore réservés sur les démarches irrémédiables de changement de sexe.

Considérant les personnes concernées comme des “malades”, ils préféreraient proposer des psychothérapies pour les “guérir”. Et voient d’un mauvais œil une évolution du droit qui favoriserait les parcours de translation sexuelle. “Il faut s’en féliciter car, en la matière, ce n’est pas la loi réelle qui permettra de faire évoluer la manière dont la société peut répondre au phénomène transexuel” écrit le psychiatre et psychanalyste Henri Frignet. Ce qui pose question, c’est l’identité de genre : est-on femme parce que l’on naît génétiquement femme, ou est-on femme parce que l’on se sent femme ?

 

Un droit caduc, des psys réfractaires et des élus timides…

Du côté des politiques, on ne cherche guère à faire de vagues. Lors de la dernière campagne présidentielle, l’actuel président de la République répond à l’association CARITIG (Centre d’Aide, de Recherche et d’Information sur la Transsexualité et l’Identité de Genre) et affirme juste sa volonté de “lutter contre toutes les discriminations”.

Du côté de Ségolène Royal, on a timidement osé la proposition d’une “dépsychiatrisation des personnes transgenres”.

Mais le problème ne semble pas prioritaire selon Andréa Colliaux. “Moi, je suis apolitique et agnostique. La France est dans un tel marasme, que la question transsexuelle, je pense qu’ils n’en ont rien à faire !”.

Ce qui n’est pas le cas de nos voisins européens. Suède, Belgique, Danemark, et récemment l’Espagne grâce au gouvernement Zapatero… tous ont fait bouger la législation pour faciliter les parcours transsexuels et tenter de faire évoluer les mentalités. Mais la volonté peut contribuer à faire bouger le débat. Chaque année, en octobre, une marche organisée par l’association Existrans défile à Paris depuis 12 ans et rappelle au bon souvenir des médias et des citoyens l’existence des trans. A son échelle, Andréa se dit fière d’avoir initié la “jurisprudence Colliaux” : “Elle porte mon nom et dit que toute personne ayant suivi un parcours de réassignation sexuelle, et détentrice de trois certificats : mental, chirurgical et endocrinologique, peut refuser la contre-expertise médicale, que beaucoup de trans considèrent comme un viol (le médecin doit glisser un objet dans le nouveau vagin pour constater la réalité du changement de sexe NDLR).”

Une goutte de dignité en plus face à un océan d’épreuves.

Aujourd’hui, quand on demande à Andréa quels sont ses rêves de femme, elle répond au détour d’un sourire qu’elle aimerait bien pouvoir prendre l’ascenseur sans que les gens en descendent en disant “je ne savais pas que l’accès était réservé aux travelos”. Elle parle de son homme, de leur avenir commun. Elle formule aussi un vœu “Je souhaite aussi, ajoute-t-elle, que chacun puisse vivre à sa guise, comme il l’entend, sans que personne ne puisse se permettre de donner son avis.”

On ne saurait trouver meilleure boussole et message plus humaniste à l’aube de cette nouvelle année.

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