Le Billet d’humeur de Jonathan Denis
Mai/Juin 2008

 

Le syndrome de la page blanche

Le syndrome de la page blanche, c’est horrible quand ça vous prend, quand vous restez des heures entières devant ce bout de papier et que l’encre ne s’imprime pas.

C’est une humiliation pour l’auteur en manque d’inspiration. Ne suis-je donc plus rien ? N’ai-je plus d’idées, plus de coups de gueule à pousser, plus de coups de cœur à partager ? Suis-je encore vivant finalement dans ce monde où écrire ce qu’on veut où on veut n’a jamais été aussi simple ?

Une page blanche qui vous nargue comme le ferait un être se croyant supérieur à votre petite personne. Une feuille vierge qui vous dévisage et vous met ainsi les points sur les « i ».

Oui, mon vieux, tu n’es plus bon pour tenir une chronique, pour faire-valoir ce que tu aimes au plus profond de toi. Eh puis, une image à la télévision. Aucun rapport avec les homos. Juste un peuple opprimé, une flamme qui vacille, des manifestants arrêtés. Des valeurs disent-ils. Valeurs bafouées, trahies, mortes. Le sport comme on ne le voit plus.

Alors c’est un geste de survie mais vous écrivez sur cette feuille. Vous y mettez votre hargne et votre impuissance. Votre questionnement aussi pour se dire qu’un pays englouti avant des Jeux passionne plus les foules que ces cas quotidiens d’hectares de bitumes où la liberté n’est même pas un mot bon à penser. Vous vous dîtes qu’on fusille, qu’on moleste, qu’on pend des hommes parce qu’ils ne sont pas comme les autres. Qu’on les écrase parce qu’on les veut différents de nous. Parce qu’ils sont une vermine, une crasse dont on se lave les mains. Vous revoyez devant vous une liste de noms propres où l’on salit l’être humain pour un tort que les autorités ont inventé. Et je me dis : mais qu’as-tu fait pour eux, pour tous ceux-là qui crèvent parce qu’ils sont comme toi… avides de liberté, heureux d’exprimer leurs points de vue, rêvant d’un amour comme le tien, s’embrassant à pleine bouche devant des passants endormis ? Je suis choqué de voir des images de haine mais le petit occidental que je suis reste sur son canapé à chercher des mots à écrire sur cette une feuille qu’on ne veut que gribouiller. Une liberté de penser plus forte qu’une liberté d’agir. Morale à la con.

Des souffrances similaires par centaines. Des hontes, des ignominies. J’en vois tant chaque jour mais je ne bouge pas. Car mes frères Tibétains ont autant le sang impur que ces pédés d’Orient qu’on mène à l’échafaud. Car ces moines bouddhistes valent aussi peu que les tapettes polonaises.

D’Occident ou d’Orient, nous sommes identiques avec nos amours et nos défaites. Et la page se remplit peu à peu en pensant aux pendaisons d’homos, aux génocides africains, aux matraquages chinois. C’est uni que l’on peut y faire face et c’est en se mobilisant chaque jour que nous arriverons à supprimer cette honte humaine.

La torche n’est pas allumée pour tous les peuples opprimés mais il reste toujours un espoir pour l’auteur d’une chronique : se retrouver un jour devant sa page blanche sans pouvoir écrire sur le malheur des uns ou des autres.

Une feuille vierge comme une pureté. Comme une valeur de liberté.

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