La culture gay en province

Au cours de ces dernières années les ouvertures de librairies gay et lesbiennes se sont succédées en Province : Etat d’Esprit (Lyon), Les Mots pour le dire (Marseille), l’Auberginal (Toulouse) qui malheureusement vient d’arrêter son activité, l’Écrit de la Différence (Cannes), etc… 
Chacune d’elle se veut un lieu convivial où la littérature gay ne se trouve plus, comme auparavant dans les librairies traditionnelles, cachée au fond d’un rayon… 
Expos, salon de thé, dédicaces, chacune propose au-delà de la littérature diverses activités ou manifestations.
Isabelle (Etat d’esprit), Laurence (Les Mots pour le dire) et Jean-Christophe (l’Auberginal) ont bien voulu nous en dire un peu plus.

 

D’où est née l’idée d’ouvrir votre librairie ?

Etat d'Esprit. Avant, lorsqu’on voulait lire un livre gay ou lesbien il fallait d’abord trouver le titre, le commander, l’attendre et lorsqu’on le recevait, 9 fois sur 10, le contenu n’était pas à la hauteur de l’info qu’on avait reçue. 
Etat d’Esprit est née de ce constat et de plusieurs rencontres d’individus très différents. Pour que la culture soit universelle, il faut que toutes les minorités puissent s’exprimer. Pour s’ouvrir à l’autre il faut se connaître soi-même. 
Mots pour le Dire. A Marseille, cela a toujours été difficile d'accéder aux livres dits “homo”. Certes, il y avait quelques étagères dans les deux grandes surfaces du livre et il était possible de commander auprès d'un libraire ou sur Internet mais aucun endroit ne permettait d'avoir sous la main tant d'ouvrages et de pouvoir les feuilleter avant d'acheter. Cela a donc pris plusieurs mois pour mûrir le projet et le concrétiser.

Y-a-t’il une corrélation entre la multiplication des ouvrages gay et l’ouverture de librairies en province ?

Etat d'Esprit. Je ne suis pas sûre. En tout cas ça n’a pas été le cas pour nous, puisque Etat d’Esprit est là déjà depuis quelques années, avant le dernier boom de la littérature gay.
Mots pour le Dire. S'il n'y avait pas de production nous n'aurions aucune raison de la vendre (CQFD). Cependant, ce n'est pas une raison nécessaire et suffisante : il faut aussi tenir compte du fait que les librairies "traditionnelles" ont peu de choix sur cette thématique et qu'il est peut-être plus facile de venir nous demander à nous « Les plaisirs de l'amour lesbien », « Et elles eurent beaucoup d'enfants » ou un recueil de dessins de Tom Of Finland ...

Editeurs et ouvrages prolifèrent mais la qualité suit-elle ?

Etat d'Esprit. Oui, s’il y a plus de mauvais livres il y en a également plus de bons et puis quoi ? 
Pourquoi devrait-on être plus intelligents que les autres et se passer de nos « arlequins » à nous ? 
Moi j’adore quand je vois un client commencer timidement par un érotique , juste pour voir, et finalement se régaler à la lecture d’un Daniel Leavitt ou d’un Philippe Besson. 
Mots pour le Dire. Il est évident que dans tout ce qui sort il y a des romans de plus ou moins bonne qualité d'un point de vue littéraire. 
Mais le point de vue littéraire n'est pas le seul possible : certains lecteurs préfèrent pouvoir s'identifier avec des personnages qui leur ressemblent et sacrifier un peu à la qualité littéraire. 

Les gays et lesbiennes sont-ils en attente d’une littérature qui leur ressemble ?

Etat d'Esprit. C’est à mon avis une évidence, même si ce n’est pas une nécessité. On a tous plus ou moins grandi en cherchant entre les lignes des héros qui nous ressemblaient. Le fait de lire maintenant des ouvrages ouvertement homosexuels peut nous offrir d’autres modèles de gaytitude et du coup nous faire avancer ailleurs. 
Mots pour le Dire. Apparemment... Même s'ils et elles ne lisent pas que cela !

Proposez-vous des événements ?

Etat d'Esprit.  Oui, au minimum une fois par mois, soit au niveau de notre espace d’art contemporain : vernissages, rencontres avec les artistes… soit au niveau de la librairie : débats, rencontres, dédicaces…
Mots pour le Dire. Oui, nous essayons de tenir le rythme d'au moins une rencontre débat par mois, mais ce n'est pas toujours facile de faire venir les auteurs en province... Depuis le début de l'année, nous avons eu 4 grands rendez-vous : Didier Eribon pour son livre « Sur cet instant fragile », Eric Morena pour « Un fond de tristesse », Guillaume Tanhia pour « Enculé ! L'école est-elle homophobe ? » et Myriam Blanc pour « Et elles eurent beaucoup d'enfants ». 
Lionel Duroi est également venu signer son dernier roman « Le Kotoba ». D'ores et déjà, nous voilà prêtes pour cette rentrée. 

Une librairie est-elle viable en province ?

Etat d'Esprit.  Oui nous en sommes la preuve puisque Etat d’Esprit existe depuis 6 ans. Par contre ce n’est pas la corne d’abondance et c’est un commerce qui est difficile à développer. Il faut du temps et de l’argent pour constituer un stock. Au départ dès qu’on vendait un livre on courait en acheter deux. Maintenant on propose un plus grand choix.
Mots pour le Dire. L'avenir nous le dira !

Y a-t-il un profil de clientèle type ?

Etat d'Esprit.  Non, de l’adolescent gay de 16 ans à la lesbienne de 70 ans et inversement. Au moment où on découvre notre culture, on l’élargit et c’est là l’intérêt principal des librairies de proximité. Il y a chez Etat d’Esprit des moments rares d’échanges. 
Mots pour le Dire. Nous comptons dans notre clientèle aussi bien des grands, des petits, des femmes, des hommes, des jeunes, des plus âgés, des homos, des hétéros... Certains achètent des essais et des livres de photos érotiques, d'autres des romans et des DVD, d'autres encore viennent juste boire un café. Bref, une clientèle variée.

Vos projets ?

Etat d'Esprit.  Etat d’esprit est plus qu’une librairie, c’est aussi un espace culturel. 
Se profilent dès cette rentrée 3 supers expositions :
Du 22 septembre au 22 octobre : Chantal Laugier peintures abstraites. 
A partir du 3 novembre, Dodi Reifenberg, un plasticien allemand exposera pour la première fois en France ses œuvres entièrement réalisées en sacs plastiques.
Enfin, en décembre nous accueillerons la rétrospective de Marie Pierre Mellier de Montvallisant, peintre et sculpteur depuis 30 ans. Pour les écrivains ça se profilera en fonction de la rentrée littéraire mais on attend d’ores et déjà quelques petits bijoux.
Mots pour le Dire. Continuer !


Etat d’Esprit : 19, rue Royale - Lyon - 04.78.27.76.53
Les Mots pour le dire : 33, rue des 3 Mages - Marseille - 04.91.48.79.10

Jean-Christophe de l’Auberginal à Toulouse nous explique pourquoi il a décidé de passer à autre chose.


Il s'avère qu'après 2 ans d'activité l'Auberginal n'était pas rentable. La librairie nécessitait de plus en plus d'investissements et je n'en retirais aucun salaire. Il arrive un jour où il faut prendre une décision. Celle d'arrêter l'activité librairie n'est pas la solution que je préférais mais c'était la plus raisonnable. 

Pourquoi cela n'a-t-il pas fonctionné ? 

Si je pouvais répondre à cette question, soit je n'aurais jamais commencé soit ça aurait mieux fonctionné. J'ai bénéficié pendant 2 ans d'un réel soutien, actif ou passif, du milieu gay et lesbien local, des associations toulousaines (avec un merci tout particulier à Brigitte Boucheron du Bagdam), des médias locaux et régionaux (télé et presse), d'un très bon bouche à oreille.... 
La communauté gay Toulousaine est nombreuse et bien implantée. Peut-être est-elle moins intéressée par la culture que dans d'autres villes ? Peut-être qu'elle n'aime pas les lieux qui s'affichent clairement et qui se trouvent sur une grande voie de circulation, au vu et au su de tous ? Peut-être, tout simplement, qu'elle n'est pas assez importante pour faire vivre un lieu culturel. Le constat est là, l'activité librairie a pris fin le 6 août. 
J’ai beaucoup appris, j'ai rencontré de nombhttp://www.le-dip-lounge.com/reuses personnes qui sont devenues des ami(e)s, il y a beaucoup d'échanges et de rencontres qui se sont faits dans ce lieu que beaucoup de personnes vont regretter. 
Cela dit, un site Internet www.auberginal.com permettra de pouvoir acheter en ligne le stock restant et une nouvelle idée (culturelle toujours) pourrait voir le jour sur ce même site dans les mois à venir. 


Quels sont à présent tes projets ?
Le lieu où se trouvait l'Auberginal change d'activité. La partie restauration et salon de thé qui coexistait déjà avec la librairie devient l’activité principale. Depuis le 1er septembre j’y ai ouvert un restaurant saladerie, avec une nouvelle carte beaucoup plus large en salades, soupes, restauration rapide (et originale) sur place, salon de thé.... brocante très certainement aussi. Le lieu s'appelle désormais El Kalimocho. Les horaires d'ouvertures sont : du mardi au samedi de 11 heures à 20 heures mais varieront peut-être en fonction de l'activité (ouverture le soir ?). Formule brunch le dimanche d’octobre à fin avril. Ce sera un lieu très gay friendly avec le souci du même accueil et de la même ambiance.

Retour sommaire